C’est une scène qui est devenue un rituel le dimanche matin. J'entends un soupir bruyant, suivi d'un « Mais c'est n'importe quoi ce jeu ! Ça triche ! », et enfin, le bruit sourd d'une manette posée un peu trop violemment sur le bureau.

Ma fille vient de perdre trois fois de suite au même endroit. Pour elle, c’est une injustice totale, un motif suffisant pour abandonner immédiatement et lancer une vidéo sur YouTube.

Je la regarde du coin de l’œil, assis devant mon double écran, et je ne peux pas m’empêcher d'avoir un flash-back. Je me revois en 1997. J'avais 8 ans. J'étais assis en tailleur devant une télé cathodique, les mains moites, tentant pour la cinquantième fois de passer ce maudit niveau de la cascade dans Le Roi Lion.

Le constat est implacable : nos enfants n'ont absolument pas la même patience que nous face à la difficulté vidéoludique. Et en y réfléchissant bien, ce n'est pas vraiment de leur faute.

L'école de la douleur (Promo 1989)

Notre génération a été élevée à « l’école de la douleur ». J'ai grandi à une époque où le Game Design était souvent sadique, hérité des bornes d'arcade conçues pour nous faire remettre une pièce. Sur console, un "Game Over" ne signifiait pas réapparaître 10 secondes avant. Ça voulait dire : retour à l'écran titre. Tu as tout perdu. Recommence depuis le niveau 1.

Surtout, nous n’avions pas le choix de la patience. Une cartouche coûtait une fortune (l’équivalent de 70€ aujourd’hui, mais c'était une somme colossale pour nos parents). C’était mon seul jeu pour les six prochains mois. Je devais l'aimer. Je devais le finir. On s'acharnait parce qu'il n'y avait pas d'alternative. La frustration était le prix à payer pour l'immense satisfaction de voir enfin le générique de fin défiler.

L'ère de l'abondance et du "Respawn"

Aujourd'hui, ma fille joue dans un buffet à volonté. Pourquoi s'acharner deux heures sur un boss récalcitrant quand elle a accès à des centaines de jeux via le Game Pass ou Steam ? Si un jeu lui résiste, elle le zappe, exactement comme on zappe une série Netflix qui démarre trop lentement. C'est la culture du plaisir immédiat.

Les jeux eux-mêmes ont changé. Ils sont devenus (heureusement) plus fluides, plus narratifs. Ils sont bourrés de sauvegardes automatiques. La mort n'est plus punitive, c'est juste un léger contretemps de trois secondes. Nos enfants n'ont jamais connu la véritable peur de perdre une après-midi de progression à cause d'une coupure de courant ou d'une fausse manip.

Le réflexe "Soluce"

Et puis, il y a l'arme absolue qui a tué la recherche : Internet. Quand je bloquais dans Zelda ou Tomb Raider, je devais attendre que le magazine sorte le mois suivant, ou espérer qu'un copain de classe me donne l'astuce dans la cour de récré (souvent une fausse rumeur, d'ailleurs).

Aujourd'hui ? Si ma fille bloque plus de trois minutes sur une énigme, elle sort sa tablette. En deux clics, un type lui montre la solution en vidéo. Elle n'a plus besoin de chercher, de tester, d'échouer, de comprendre la logique du développeur. La solution est un dû.

Conclusion de Daron

Alors, c'était mieux avant ? Pas forcément. Je suis bien content qu'elle n'ait pas à subir les jeux mal codés et injustes de mon enfance. Le jeu vidéo est devenu un art accessible, et c'est tant mieux.

Mais parfois, en la regardant abandonner si vite, j'aimerais lui transmettre ce petit goût de l'effort. Cette idée que la récompense est d'autant plus belle qu'elle a été difficile à obtenir.

Ce week-end, c'est décidé. Je vais laisser les Lego Star Wars sur l'étagère et je vais sortir l'émulateur. Je vais lui lancer le niveau du barrage des Tortues Ninja sur NES. Juste pour voir. Je lui donne 8 minutes avant le vrai "Rage Quit".